Mot du Directeur

Cette année, l’Institut d’études islamo-chrétiennes de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth fête ses 40 ans. Sans prétendre retracer ici l’histoire de cet Institut, qu’il me suffise seulement de rappeler qu’il fut fondé en 1977 dans un contexte national dramatique marqué par le déchainement de la violence et – du même coup – par d’énormes souffrances.

C’est au milieu des vicissitudes de la guerre civile que les trois musulmans : le professeur Hicham Nashabe, le professeur Yusuf Ibish et le professeur Zakaria Nsouli ; ainsi que les trois chrétiens : le P. Augustin Dupré La Tour, le P. André Scrima et le P. John Donohue, ont su :

* d’une part, penser à un espace où pourrait survivre une réalité libanaise très complexe, partagée entre de multiples appartenances religieuses, culturelles et géopolitiques

* et, d’autre part – alors que presque tout semblait s’y opposer – fonder un tel espace effectivement.

C’est avec l’espoir de renverser le sombre dessein d’apprentis sorciers, qu’ils se sont mis, modestement et humblement, à réédifier par leurs enseignements, leurs recherches et leurs actions le Liban multicommunautaire où tous les Libanais, égaux et différents, pourraient vivre et travailler ensemble ; où les différences culturelles et religieuses constitueraient un puissant facteur d’enrichissement et non pas d’appauvrissement, de menaces ou de destructions.

En rendant hommage à ces fondateurs pour leur initiative, leur sagesse et leur courage, il ne nous incombe pas – à l’occasion du 40ème anniversaire de leur belle œuvre – d’en parler comme s’il s’agissait de vestiges du passé. Nous, autant chrétiens et musulmans que toutes personnes de bonne volonté, continuons à avoir besoin d’être unis et pluriels au pays du Cèdre, voire au-delà.

Nous en avons besoin parce que nous savons tous que la tâche de notre dialogue, comme de tout dialogue, rarement va de soi. Elle est de taille car le dialogue dans son processus ne cesse de demander aussi bien objectivité et loyauté que patience et persévérance. Souvent le dialogue requiert, en effet, de consentir aux lenteurs qu’imposent les rythmes de la psychologie et de l’histoire, ainsi que le primat de la miséricorde et de la charité.

Combien serait-il parfois plus facile de ne pas s’adresser la parole les uns aux autres, ou d’aplanir le dialogue en un consensus mou, ou encore de le réduire à une pellicule dissimulant la poursuite d’intérêts particuliers ?

Il faut reconnaître également que le dialogue islamo-chrétien est difficile car il touche au Mystère même de Dieu et de sa sollicitude pour sa création, ainsi qu’au mystère de l’être humain en son éminente dignité. Face aux nombreux conflits d’aujourd’hui et à la recrudescence des intégrismes de toutes sortes, le dialogue en tant que chemin vers le respect et l’espérance reste – maintenant comme autrefois – à reprendre.

Mais comment le faire ? ou plutôt : comment ne pas s’en tenir au seul niveau de la coexistence ou de la tolérance mais arriver jusqu’à la convivialité, à la connaissance et à la sympathie mutuelles entre les personnes des diverses communautés ?

A ce sujet, Jean-Paul II – qui voyait dans le Liban plus un message qu’un simple pays – soulignait qu’une véritable interaction des communautés et des cultures exige (entre autres)

a) « un système politique et social juste, équitable et respectueux des personnes et de toutes les tendances qui composent [la nation] ;

b) un partage équitable au sein de l’Etat, pour que tous puissent mettre leurs talents et leurs capacités au service de leurs frères et sentir qu’ils ont quelque chose de spécifique à apporter à leur patrie ;

c) le droit pour chacun de jouer son rôle dans la vie sociale, politique, économique, culturelle et associative à travers la fidélité à ses traditions spirituelles et culturelles, dans la mesure où cela ne s’oppose pas au bien commun »[1]



[1] « Une espérance nouvelle pour le Liban », Jean-Paul II, nn° 94-95, p. 121.